03.16.06

Couscous

Publié dans Algérie, Sétif à 9:31 par Fayçal Ouaret

Le couscous que nous avons promis de vous faire goûter raconte l’histoire d’une souffrance.

Celle d’un peuple dont ce fut le plat unique des générations durant, jusqu’à ce les hommes valides, en âge de se battre ou de travailler, aillent découvrir le Monde, au travers des guerres et de l’émigration.

Il y a le couscous des années fastes…

Garni de bonnes légumes fraîches cultivés aux bords d’oueds aux eaux claires, sources vives échappées du ventre des collines, réunies pour générer la vie et rassasier les terres riches de domaines interdits, restitués par les “années de braise” , de nouveaux confisqués par les années du “fleuve détourné”,

Roulé dans la semoule du blé d’une récolte-renaissance ayant rendu le sourire au visage aux rides épaisses creusées par l’angoisse du fellah parti chaque jour gratter trois longueurs de terre ingrate.

Il scrutait l’horizon à l’affût des nuages qui viendraient abreuver, au fond de sillons à peine retournés, les grains semés, hier arrachés à la tentation d’un début d’été difficile, maintenant disputés aux oiseaux et aux rongeurs.Heureusement, le soleil et la Nature, favorisant la pousse d’herbes sauvages dérobées aux troupeaux, et l’éclosion des fruits au bout de leur frêle branche de quelques arbrisseaux atteints au-delà de leur barrière d’épines, nourrissent les enfants et les adultes occupés à jouir du farniente des beaux jours avant les moissons et les grandes chaleurs. Ils sont soulagés.

Dans le fonds des silos subsistent quelques “guelbas” de grains destinés aux prochaines semailles.

Dès les premières pluies du prochain automne, ils recommenceront, espérant les récoltes prodigieuses qui éloigneront, pour un temps, la menace de la famine…

Accompagné de viande de poulet ou de mouton, sacrifice difficilement consenti pour honorer l’étranger ou l’étrange, d’animaux utiles à la survie fournissant oeufs et poussins, laine et brebis, pouvant satisfaire des sévrages difficiles, des gâteries de garçon unique ou aîné, des illusions de patrimoine composé de:

Quelques têtes d’un maigre troupeau conduit paître par des regards d’enfants échappés au servage de l’école lointaine, accaparante et coûteuse.

Quelques tapis montés à l’assaut des métiers à tisser -monotonie des gestes répétés inspirant aux femmes, dans la complicité ou les affrontements des générations, les frustrations des polygamies, les chants qui diront, lors de fêtes prochaines tant attendues, les Amours inavoués, les bonheurs inaccessibles, les maternités trahies.

poules et oeufs troqués contre du sel, du sucre, du café et des épices sur les étalages des souks en marge de la ville lointaine et mystérieuse, habitée par les nantis et les mendiants, les savants et les fous, la Morale et toutes les prostitutions, l’Ordre établi et la contestation entretenue…

Il y a le couscous des années de Diète…

Pendant lesquelles on a à peine récolté de quoi tenir jusqu’à la fin de l’automne, invoqué les saints, imploré le Ciel de détourner le sirocco et le “gabli” pour laisser le “bahri”4, vent gonflé d’humidité marine, souffler sur les champs parcourus de cicatrices au milieu de la poussière et des pierres de la sécheresse d’un été qui n’en finit plus. Au plus froid de l’hiver, les femmes et les enfants iront fouiller la terre à mains nues dans le gel des matinées glacées pour déterrer quelques racines de “telghouda”, moulue pour obtenir cette semoule qui trompe la faim mais ne nourrit pas.

La famine décimera alors les tribus. Les clans, dispersés, chassés de leur “mechta” se mettront à errer dans les villes, sombrant dans toutes les déchéances…