03.16.06
Le souk
Hier, j’étais au souk du Vendredi.
A la fois marché et fête hebdomadaire, il réunit du beau monde.
Marchands, charlatans, guérisseurs de toutes les misères humaines à l’aide de quelques plantes volées à la Nature poussant en marge des friches humaines; les arracheurs de dents “anesthésient” leur client de paroles; badauds aux regards fouineurs; oisifs à la démarche nonchalante; les “endimanchés du Vendredi” et fidèles exhibent à qui veut les admirer leur beau costume traditionnel, flânent en attendant d’aller rejoindre les prosternés pour la grande prière; mendiants enrichis mais encore amoureux de leur profession; les nuées d’enfants de tous âges (mais du même sexe) inventent des jeux pour signifier l’absurdité sérieuses des jeux d’adultes; des militaires longtemps encasernés guettent le vice; de rares touristes dévorés par les “souvenirs” poussiéreux empilés ou suspendus…
Là-bas, au milieu d’un large cercle formé par une foule attentive, le goual remplit la scène de son théâtre improvisé où le spectacle n’est qu’un vaste monologue entrecoupé par le crépitement du tambourin tenu à bout de bras, les sons d’un semblant de violon, pervers au point de retrouver ces lointaines origines de “goumber”, traditionnel, monocorde et grave, amoureusement caressé par un bout de pneumatique accroché à un bâton promu archer…
Le débit des paroles, les évocations et les invocations, les silences et les formules incantatoires tiennent le public, envoûté ou amusé, en état de totale disponibilité, pour enfin le secouer en lui arrachant un gros rire… et une piécette.
C’est le spectacle sans artifice et sans protocole, inventé pour apaiser le poids du joug qui pèse sur le dos du fellah, venu faire emplette en ville, restant à son seuil sans oser en enjamber la limite interdite, par crainte de la souiller de ses manières infâmes, de ses frustrations criminelles, de ses désirs coupables, de… il a eu droit à toutes les accusations.
Lorsqu’il a assouvi l’avidité des ogres dévoreurs de peines, spéculateurs de toutes les pénuries, dépouilleurs de tous les affamés, profiteurs de toutes les crises, il reste alors à aller s’enfermer dans le cercle merveilleux des légendes racontées ou rappelées par le goual pour que le fellah accède au bonheur suprême à la seule force de sa vertu et de son innocence…
Le merveilleux, c’est la réalité qui nous oppresse, les proximités inaccessibles, les lumières qui nous aveuglent mais ne nous éclairent pas,…
Le fellah, enfoncé dans les ténèbres de son ignorance, de sa peur et de son dénuement, a traversé les millénaires à subir la vie, une génération en cachant une autre…
Il sort aujourd’hui, peu à peu, d’une longue nuit de reptation, montre timidement son nez aux vents assourdissants du siècle, secoue la boue qui alourdit ses vieilles godasses d’infortune, donne un peu d’allure à son “chèche” décoloré par les saisons dont il a scruté tous les ciels pour en adopter l’humeur variant suivant la lourdeur des nuages ou l’aridité des vents, rase sa barbe pour laisser mieux apparaître les sillons qui labourent son visage sans âge, revêt son costume tout froissé des (rares) occasions de fête.
Le goual sera toujours là pour continuer de l’émerveiller…