16 mars, 2006

Le souk

Posted in Algérie at 10:09 par Fayçal Ouaret

Hier, j’étais au souk du Vendredi.

A la fois marché et fête hebdomadaire, il réunit du beau monde.

 Marchands, charlatans, guérisseurs de toutes les misères humaines à l’aide de quelques plantes volées à la Nature poussant en marge des friches humaines; les arracheurs de dents “anesthésient” leur client de paroles; badauds aux regards fouineurs; oisifs à la démarche nonchalante; les “endimanchés du Vendredi” et fidèles exhibent à qui veut les admirer leur beau costume traditionnel, flânent en attendant d’aller rejoindre les prosternés pour la grande prière; mendiants enrichis mais encore amoureux de leur profession; les nuées d’enfants de tous âges (mais du même sexe) inventent des jeux pour signifier l’absurdité sérieuses des jeux d’adultes; des militaires longtemps encasernés guettent le vice; de rares touristes dévorés par les “souvenirs” poussiéreux empilés ou suspendus…

Là-bas, au milieu d’un large cercle formé par une foule attentive, le goual remplit la scène de son théâtre improvisé où le spectacle n’est qu’un vaste monologue entrecoupé par le crépitement du tambourin tenu à bout de bras, les sons d’un semblant de violon, pervers au point de retrouver ces lointaines origines de “goumber”, traditionnel, monocorde et grave, amoureusement caressé par un bout de pneumatique accroché à un bâton promu archer…

Le débit des paroles, les évocations et les invocations, les silences et les formules incantatoires tiennent le public, envoûté ou amusé, en état de totale disponibilité, pour enfin le secouer en lui arrachant un gros rire… et une piécette.

C’est le spectacle sans artifice et sans protocole, inventé pour apaiser le poids du joug qui pèse sur le dos du fellah, venu faire emplette en ville, restant à son seuil sans oser en enjamber la limite interdite, par crainte de la souiller de ses manières infâmes, de ses frustrations criminelles, de ses désirs coupables, de… il a eu droit à toutes les accusations.

Lorsqu’il a assouvi l’avidité des ogres dévoreurs de peines, spéculateurs de toutes les pénuries, dépouilleurs de tous les affamés, profiteurs de toutes les crises, il reste alors à aller s’enfermer dans le cercle merveilleux des légendes racontées ou rappelées par le goual pour que le fellah accède au bonheur suprême à la seule force de sa vertu et de son innocence…

Le merveilleux, c’est la réalité qui nous oppresse, les proximités inaccessibles, les lumières qui nous aveuglent mais ne nous éclairent pas,…

Le fellah, enfoncé dans les ténèbres de son ignorance, de sa peur et de son dénuement, a traversé les millénaires à subir la vie, une génération en cachant une autre…

Il sort aujourd’hui, peu à peu, d’une longue nuit de reptation, montre timidement son nez aux vents assourdissants du siècle, secoue la boue qui alourdit ses vieilles godasses d’infortune, donne un peu d’allure à son “chèche” décoloré par les saisons dont il a scruté tous les ciels pour en adopter l’humeur variant suivant la lourdeur des nuages ou l’aridité des vents, rase sa barbe pour laisser mieux apparaître les sillons qui labourent son visage sans âge, revêt son costume tout froissé des (rares) occasions de fête.

Le goual  sera toujours là pour continuer de l’émerveiller…

Couscous

Posted in Algérie, Sétif at 9:31 par Fayçal Ouaret

Le couscous que nous avons promis de vous faire goûter raconte l’histoire d’une souffrance.

Celle d’un peuple dont ce fut le plat unique des générations durant, jusqu’à ce les hommes valides, en âge de se battre ou de travailler, aillent découvrir le Monde, au travers des guerres et de l’émigration.

Il y a le couscous des années fastes…

Garni de bonnes légumes fraîches cultivés aux bords d’oueds aux eaux claires, sources vives échappées du ventre des collines, réunies pour générer la vie et rassasier les terres riches de domaines interdits, restitués par les « années de braise » , de nouveaux confisqués par les années du « fleuve détourné »,

Roulé dans la semoule du blé d’une récolte-renaissance ayant rendu le sourire au visage aux rides épaisses creusées par l’angoisse du fellah parti chaque jour gratter trois longueurs de terre ingrate.

Il scrutait l’horizon à l’affût des nuages qui viendraient abreuver, au fond de sillons à peine retournés, les grains semés, hier arrachés à la tentation d’un début d’été difficile, maintenant disputés aux oiseaux et aux rongeurs.Heureusement, le soleil et la Nature, favorisant la pousse d’herbes sauvages dérobées aux troupeaux, et l’éclosion des fruits au bout de leur frêle branche de quelques arbrisseaux atteints au-delà de leur barrière d’épines, nourrissent les enfants et les adultes occupés à jouir du farniente des beaux jours avant les moissons et les grandes chaleurs. Ils sont soulagés.

Dans le fonds des silos subsistent quelques « guelbas » de grains destinés aux prochaines semailles.

Dès les premières pluies du prochain automne, ils recommenceront, espérant les récoltes prodigieuses qui éloigneront, pour un temps, la menace de la famine…

Accompagné de viande de poulet ou de mouton, sacrifice difficilement consenti pour honorer l’étranger ou l’étrange, d’animaux utiles à la survie fournissant oeufs et poussins, laine et brebis, pouvant satisfaire des sévrages difficiles, des gâteries de garçon unique ou aîné, des illusions de patrimoine composé de:

Quelques têtes d’un maigre troupeau conduit paître par des regards d’enfants échappés au servage de l’école lointaine, accaparante et coûteuse.

Quelques tapis montés à l’assaut des métiers à tisser -monotonie des gestes répétés inspirant aux femmes, dans la complicité ou les affrontements des générations, les frustrations des polygamies, les chants qui diront, lors de fêtes prochaines tant attendues, les Amours inavoués, les bonheurs inaccessibles, les maternités trahies.

poules et oeufs troqués contre du sel, du sucre, du café et des épices sur les étalages des souks en marge de la ville lointaine et mystérieuse, habitée par les nantis et les mendiants, les savants et les fous, la Morale et toutes les prostitutions, l’Ordre établi et la contestation entretenue…

Il y a le couscous des années de Diète…

Pendant lesquelles on a à peine récolté de quoi tenir jusqu’à la fin de l’automne, invoqué les saints, imploré le Ciel de détourner le sirocco et le « gabli » pour laisser le « bahri »4, vent gonflé d’humidité marine, souffler sur les champs parcourus de cicatrices au milieu de la poussière et des pierres de la sécheresse d’un été qui n’en finit plus. Au plus froid de l’hiver, les femmes et les enfants iront fouiller la terre à mains nues dans le gel des matinées glacées pour déterrer quelques racines de « telghouda », moulue pour obtenir cette semoule qui trompe la faim mais ne nourrit pas.

La famine décimera alors les tribus. Les clans, dispersés, chassés de leur « mechta » se mettront à errer dans les villes, sombrant dans toutes les déchéances…

L’été

Posted in Algérie at 9:16 par Fayçal Ouaret

L’autre jour, je suis parti à la rencontre de l’été.

Il arrivait dans un manteau de tourbillons de sable, sous le pas de paresse des ânes écrasés de soleil,  gravissant des chemins sinueux. Ils sont montés par des têtes enturbannées enfouies sous des chapeaux de paille, dont les corps disparaissent sous un amas de burnous de laines.

Les troupeaux de moutons, conduits par des regards, fuyaient devant les ruées de l’été, retrouvant d’instincts l’ombre fraîche des arbres verdoyants qui camouflent des touffes d’herbes maintenues en vie par un mince ru.

Les gourbis, ces demeures aux murs de pierres sèches passablement assemblées à l’aide d’un mélange de paille,  boue et bouse de vaches, couvert d’un toit de chaume maintenu par une pièce horizontale de bois synonyme de la solidarité familiale, abritent, l’espace d’un été, des familles de nomades sédentarisés pour gratter trois longueurs d’une terre dure.

Les filles multiplient les va-et-vient vers les fontaines, les sources, les puits, pour étancher les soifs des maris, des amants, pour mieux voir les corps brûler de désir, un sourire moqueur de fausse pudeur révélant leur propre trouble.

Les enfants s’exténuent à des tâches domestiques avant de conduire paître chèvres, moutons et chien.

Ils trouveront le temps, amassant quatre boîtes de conserves, du fil de fer, de se fabriquer à main nu les machines cahotantes de leur Monde de rêve, l’air de dire leur optimisme de voir un jour leur pays défiguré par des bulldozers qui éventreront leur misère, de grosses usines qui tueront leur pittoresque difficulté de vivre.

Dans la pénombre d’un café de campagne, le mégot collé à la bouche, des paysans échappés des champs ingrats, vocifèrent des insultes en cognant contre la table les dominos de leur condition, une tasse de tisane d’herbes sauvages (ces plantes médicinales dont l’arôme guérit plus que l’infusion) à moitié renversée sur la table.

Les métiers à tisser montent à l’assaut des tapis dans la monotonie des gestes répétés des journées qui fait naître, du fond des sensibilités, des chants nouveaux. Ils diront, lors des fêtes exténuantes de mariages prochains, le fils parti, les misères de la bru et de la belle-mère, l’amour avoué…

Sur les aires de battage, les mulets tournent pour battre les épis des dernières moissons.

C’était il y a toujours…

Algéries

Posted in Algérie at 8:52 par Fayçal Ouaret

Ouaret

“Ici, ce n’est pas très loin, c’est ailleurs”…

Le Désert délasse des frustrations à répétition de la Civilisation, même si, dans les lits de ses oueds poussiéreux et remplis de pierres blanchies par le Soleil ardent et prolixe, il ne coule plus les cuvées des vins enivrants de la Jouissance, ni les flots des bières rafraîchissantes de la Culture…

Le détachement de la prétention savante blase…

Apprendre à mesurer les distances en ayant recours aux jalons des parcours caravaniers, avec les points d’eau et les marabouts pour seuls repères.

Les regards qui feignent de plonger dans leur lecture, dans la contemplation des non-paysages des chemins ensevelis, pour échapper à la promiscuité des messages, à l’entassement des fréquences, au croisement des anxiétés et des menaces, les oublier…

Se perdre à déchiffrer, sans heurts, dans l’épaisseur de leurs rides, splendides ou tristes, des visages, pas des caricatures,…

La ligne droite est le plus sourd chemin d’un loin à un autre…

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